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Danielle RAPOPORT
Psychosociologue, Directrice de DRC, Consultante
I. Introduction
Je tenterai de poser un certain nombre d'hypothèses
macro-sociales et psychologiques afin de comprendre de quelle
manière l'achat de produits contrefaits peut constituer
une possibilité dans l'esprit du consommateur.
Le consommateur d'objets de contrefaçon est avant
tout un être humain, structuré à la fois
dans une logique de besoin, c'est-à-dire de survie,
et dans une logique de dépassement de ce besoin, donc
de transcendance.
Dès lors, les individus ont envie de consommer des
objets qui ne sont pas nécessairement utiles à
leur survie, et leur valeur immatérielle ajoutée
exprime pour chacun ce besoin de dépassement.
La contrefaçon touche particulièrement au luxe
et à son apparence. Elle met en jeu la mécanique
de la séduction, qui comme chacun sait est essentielle
car elle relie les êtres entre eux. Par contre, le fait
de ne pas en payer le prix bouleverse la valeur d'échange
du commerce - argent contre travail, reconnaissance de la
valeur du produit et de celui qui l'achète - et met
également en cause la notion du "vivre ensemble",
fondé sur l'acceptation d'un cadre et de règles
établies perçues comme "justes".
La contrefaçon pose donc la perversion de la règle
pour ses "offreurs" et sa transgression pour
les consommateurs qui acceptent de l'acheter.
II. Évolution de la consommation et
de ses stratégies
Nous constatons aujourd'hui que l'individu n'est plus motivé
par la seule consommation, qui lui apporte d'ailleurs un bonheur
tout relatif. Il a surtout le sentiment d'un pouvoir d'achat
en baisse, et ce qui le rassure encore moins, d'une perte
des valeurs naturellement protectrices qui l'adossaient autrefois
à des institutions rassurantes - le travail, l'éducation,
la famille.
Une des réponses au délitement du lien d'avec
le collectif est d'élaborer des stratégies individuelles
d'auto-protection, des systèmes de défense qui
inscrivent les individus dans des cadres de vie où
prime le personnel, à la fois autonomisation et revendication
de "ce qui est dû", dans l'espace privé
de sa famille, de son lieu et mode de vie, comme ressources
et référents essentiels.
Ces stratégies ont aussi une fonction d'auto-valorisation,
comme si les individus devaient se redéfinir aujourd'hui,
pour faire face à de nouveaux mondes, et aussi aux
peurs nouvelles, dont celle de se perdre dans l'indifférencié
de la massification.
L'une des grandes peurs de la société française
est en effet celle de (se) perdre. Crainte de perdre la maîtrise
du monde dans lequel on vit, son travail, son identité,
crainte de ne pas être "reconnu". Parallèlement
donc se font jour des besoins de reconnaissance en tant qu'individu,
mais aussi de création de liens, d'élaboration
de rêves sans vouloir nécessairement en payer
le prix.
III. Les liens entre l'individu et sa consommation
Les liens entre l'individu et le collectif - au sens institutionnel
- se sont délités. Il n'existe plus de co-reconnaissance
respective, mais du doute, du soupçon, le rejet des
responsabilités pour soi par manque d'exemplarité
de l'autre.
L'individu se sent impuissant, dans un système où
la réalité se mêle aux projections paranoïdes,
qui accusent les "superpuissances" que sont
les grandes marques de ne pas être bienveillantes en
préférant leurs profits au bien-être et
à la protection de leurs consommateurs.
Il développe dans le même temps - ce qui est
d'ailleurs paradoxal - des compromis astucieux pour dépenser
moins en attendant plus, et des exigences fortes vis-à-vis
de marques et d'acteurs dont il n'attendrait plus rien.
Il est très complexe d'évoquer la question
de la responsabilisation du consommateur dès lors que
celui-ci se sent victime, surtout s'il est sollicité
plus, dans son droit, de son dû, plutôt que de
ses devoirs, de sa responsabilité.
Ne faudrait-il pas éduquer le consommateur sur ses
responsabilités et ses liens à l'autre ? Mais
alors, tous les acteurs devraient se poser la question, ce
qui est loin d'être le cas.
Parce que pour "acheter vrai", le consommateur
doit se sentir en confiance et percevoir effectivement que
toute la chaîne de consommation est juste et vraie,
ce qui n'est évidemment pas perçu comme tel.
La consommation met en jeu de la dépense d'énergie,
de temps, d'émotion, d'argent. Or l'individu-consommateur
ne se sent pas toujours reconnu dans cette dépense
et n'a parfois plus envie de la produire. Les offres qui lui
sont proposées sont souvent confuses, trop onéreuses,
non conformes à ses besoins et ses désirs.
Dès lors, il élabore un système "donnant
donnant", pour récupérer du pouvoir
dans un rapport de force avec l'offre dont il ne souhaite
pas être victime. Il s'auto-protège en jouant
son désir de consommer entre pouvoir et vouloir d'achat.
Il acceptera de se laisser séduire si cela peut renforcer
sa maîtrise, sa connaissance, sa reconnaissance.
Il s'agit en fait aujourd'hui pour le consommateur de savoir
"jusqu'où" donner son désir,
son argent et son temps aux marques sans se sentir dépossédé
et tout en sortant gagnant de cette transaction. Cette posture
mêle le compromis à l'opportunisme et au besoin
de pouvoir et d'appropriation pour succomber, s'il le décide,
à la tentation.
Ces stratégies personnelles se sont renforcées
par une distance critique acquise, quasiment morale, à
l'égard d'un système de consommation fortement
remis en cause et dont on ne veut pas payer le prix fort.
Pourquoi vouloir payer le prix de la valeur immatérielle
ajoutée aux marques, quand on ne sait pas si, et comment,
elle se justifie ? D'autant que les marques de distributeurs
sont devenues une alternative honorable.
Ce différentiel de prix, qui devait fonder l'originalité
et l'unicité de la marque, est davantage perçu
comme le moyen de financer le marketing et la communication,
que le travail et la création inclus dans le produit.
La valeur d'échange s'en trouve ternie, et bouleversée
celle du "luxe", laissant sa place à
la contrefaçon.
IV. Statut et fonction de la marque et de
la contrefaçon
L'offre a évolué vers une confusion des genres
: Karl Lagerfeld crée aujourd'hui pour H&M, et
tout le monde s'y précipite. Dans le même temps,
des produits de grande consommation deviennent des produits
de luxe par le biais des séries limitées - marketing
de la rareté -. Dès lors, et parce que cela
fait partie de ses compromis nécessaires, le consommateur
établit un système d'équivalence entre
marques et non marques, luxe et faux luxe, vrai et "faux
vrai".
Cette habitude de copiage dans les produits de grande consommation,
cette évidence du "faux vrai" atténuent
l'importance du référent prix comme attribut
majeur d'un produit "vrai", d'un produit
de luxe.
Dans le même temps, le produit contrefait sera très
tentant parce qu'il imite si bien l'original et que ceux qui
le verront - parce qu'il sera montré - ne percevront
pas la différence. Car le produit contrefait n'est
intéressant que s'il est désigné (dé-signé)
comme "vrai", confondant et confondu, dans
un système où l'apparence revêt toujours
une importance centrale.
Si la contrefaçon renvoie à la transgression
de la règle, elle exprime néanmoins, en creux,
un besoin de clarification des limites, d'expression de valeurs
et d'exemplarité. S'il n'existe pas d'exemplarité
et de cadrage, pourquoi serait-ce au consommateur de faire
cet effort ? Et posons aussi la question importante de savoir
pourquoi un objet "unique" peut-il être
contrefait au point de ne pouvoir être distingué
de l'original ?
Les marques, y compris de luxe, doivent se situer dans le
registre de "l'être" et de l'unicité.
Pourquoi, et que n'ont-elles pas su faire ou transmettre,
pour qu'il soit possible de les imiter aussi bien ? Comment
dès lors se prémunir de la contrefaçon,
qui n'est que clonage, négation de la différence,
simulacre et compromis.
L'objet de contrefaçon peut être acheté
en toute bonne foi. Le consommateur argue du fait qu'il ne
l'a pas " volé " mais payé. Par contre,
il ignore souvent comment son argent est utilisé, notamment,
dans le trafic de la drogue. Et quand il le sait, il le vit
mal.
Ce pourrait être un moyen d'action que de le faire
savoir. Une autre faille de la contrefaçon est sa banalisation,
peu compatible avec l'univers du luxe. Par exemple, certains
hésitent désormais à acheter un sac Louis
Vuitton parce que tous les jeunes l'arborent aujourd'hui,
en "vrai" ou en contrefaçon.
V. Pour conclure
La contrefaçon renvoie en négatif à
la question essentielle de la valeur, de la création,
de l'échange et de la reconnaissance réciproque
de la marque et des besoins et désirs de l'individu.
Elle signifie la fragilisation du lien entre la marque et
le consommateur.
Elle conduit à s'interroger sur le statut d'une marque
qui peut être imitée, qui n'est donc pas un "chef
d'uvre", une unicité. Elle renvoie de
ce fait à la question de la valeur immatérielle
ajoutée, du prix à payer pour l'obtenir et au
désir de vouloir ou non payer cette valeur. D'autant
qu'elle n'est pas toujours reconnaissable. L'individu ignore
souvent de quelle manière - la main de l'artisan ?
la machine de l'industrialisation ? - sont fabriqués
les produits d'origine.
Enfin, la contrefaçon questionne la dimension du sujet
lui-même : est-on "vrai" ou "faux"
avec soi-même lorsque l'on adopte des stratégies
personnelles - et créatives - de valorisation et d'auto-protection
? De quoi est on victime, ou coupable, qui trompe qui lorsque
l'on est consommateur de contrefaçon ? Est-ce de vouloir
paraître dans une société d'apparence,
de vouloir acquérir un statut sans en avoir le pouvoir
d'achat dans une société de tant d'inégalités
?
Ces questions doivent être posées pour relativiser
la responsabilité du consommateur, tout en mettant
l'accent sur la nécessité de travailler "exemplairement"
à une prise de conscience collective.
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