RÉORGANISATION DE L'ESPACE AU PALAIS DU LOUVRE.
UN RAPPORT DE L'INSPECTION GÉNÉRALE DES FINANCES EN 1881.
A la suite de l’incendie de l’hôtel des finances du Mont Thabor les 24 et 25 mai 1871, les services financiers avaient investi sans délai (arrêté du 29 mai 1871) une partie du palais du Louvre tout proche. La première phase de l’installation, effectuée au fur et à mesure de l’accueil de nouveaux services, dans une suite « d’agencements provisoires », avait entraîné maintes réclamations.
Ce fut également une « inégalité, assez sensible parfois, dans la répartition des locaux », à laquelle la mission de l’inspection générale devait apporter une solution, à l’issue d’une dizaine d’années d’utilisation du palais. Dans un rapport spécifique, qui exposait ses propositions de réorganisation de l’espace de travail, service par service (à l’exclusion de l’hôtel du ministre), l’inspection générale s’efforçait de répondre aux demandes les plus pressantes : des bureaux d’une même direction avaient pu être « disséminés à tous les étages et dans toutes les parties du ministère, enclavés les uns dans les autres et séparés par des distances souvent considérables ».
Ce rapport apparaît riche d’autres enseignements.
Architecture monumentale et usage administratif.
Organisation générale
Le ministère occupait l’aile Richelieu du palais, construite entre 1852 et 1857 par les architectes Visconti et Lefuel. Sous le Second Empire, ces « dépendances du Louvre » étaient à la fois résidence du souverain, ministère (Maison de l’empereur et Beaux-Arts), bibliothèque, musée et caserne. Les trois nouveaux pavillons agrémentant la façade sur la cour Napoléon, étaient édifiés à l’image du pavillon de l’Horloge devenu Sully, et portaient les noms de grands commis de l’Ancien Régime : Turgot, Richelieu, Colbert. Lefuel recouvrit les façades d’une profusion de décorations, au rang desquelles une statuaire de personnages illustres formait un impressionnant alignement au niveau des terrasses des 1er et 3e étages : personnalités du domaine militaire sur la rue de Rivoli, du monde des arts et lettres ou de la politique du côté de la Cour Napoléon et de la place du Carrousel.
L’administration des finances était installée sur six niveaux, y compris un entresol, et occupait également le sous-sol et les combles du 5e étage. Les façades de cette partie du palais sont asymétriques. Elles s’étalent, du côté de la rue de Rivoli, sur plus de 300 mètres dont une partie, longue de 120 mètres, forme « une sorte d’impasse » mais est ouverte sur la place du Carrousel. Du côté de la Cour Napoléon, la façade extérieure mesure quelque 200 mètres de long. Les locaux occupés par le ministère étaient répartis autour de trois cours intérieures : la « Cour d’Honneur » desservant l’hôtel du ministre, et deux espaces couverts par une verrière, dénommés « Cour de l’Horloge » ou « Cour des Caisses » et « Cour de la Poste ».
Les deux ailes de bâtiments parallèles à la rue de Rivoli étaient composées de bureaux, séparés par un couloir central, formant les côtés pair et impair de « travées » d’une largeur comprise selon les étages entre 20 et 12 mètres. Les couloirs portaient les noms de points cardinaux : « corridor du Nord » le long de la rue de Rivoli, « corridor du Midi » du côté de la Cour Napoléon. Les trois cours fragmentaient l’espace en circulations perpendiculaires à la rue, distribuant une série de couloirs dénommés, de la Cour carrée vers les Tuileries, « corridor de l’Est », « aile droite », « corridor central », « corridor de l’Ouest ».
Hygiène et sécurité du travail
Ce nouvel ensemble de bâtiments avait été construit pour satisfaire un vœu de Napoléon III : répondre à une double vocation palatiale et administrative. Sur ce dernier point, il recelait de larges inconvénients au plan des conditions de travail. Le principal demeurait le manque d’air et de lumière nécessaires à la vie des bureaux. La responsabilité du phénomène en fut notamment attribuée à l’épaisseur des murs du palais.
Ainsi la « mauvaise situation » de certains locaux de l’aile droite était-elle soulignée, s’agissant à la fois de leur éclairage naturel, de leur aération et de leur salubrité. Ces bureaux, établis dans un entresol mansardé placé au-dessus de la cour couverte de l’Horloge, accueillaient « au long d’un vitrage oblique », des personnels de la direction du Mouvement général des fonds dans « des conditions d’un jour pénible et d’une tristesse exceptionnelle ». Leur évacuation était instamment réclamée par un directeur « invoquant des considérations d’humanité ». Ces espaces « assez ingrats » devaient donc être affectés « à des services intermittents » (amicale des employés du ministère). Un constat identique pouvait être fait pour certains locaux du 3e étage donnant sur la place du Carrousel.
Dans les parties basses de l’immeuble (rez-de-chaussée, entresol), le personnel de la Caisse centrale, installé dans le corridor du Nord, ne souhaitait utiliser que le côté pair du bâtiment, celui ouvrant sur la rue de Rivoli. Cela semblait résulter, selon l’inspection générale, d’une « bizarrerie architecturale » : les cintres des fenêtres du côté impair étaient en effet « surbaissés d’environ 80 centimètres » par rapport à celles qui leur faisaient face sur la rue. La solution pour une occupation effective des locaux aurait consisté à proposer un échange avec un autre service, en l’occurrence la division du Contrôle qui se serait ainsi regroupée dans le corridor du Nord.
Mais la bonne réception de la lumière naturelle dans les lieux de travail n’était pas seulement entravée par la nature ou la configuration des bâtiments.
Les services ayant de fréquents rapports avec le public (Caisse centrale du Trésor public, payeur de la dette publique) furent installés autour de la Cour de l’Horloge, en rez-de-chaussée et à l’entresol. Tout naturellement, les guichets ouverts au public investirent peu à peu l’intégralité de cette cour : celle-ci pouvait alors prétendre à la dénomination de Cour des Caisses. Or cet espace, exposé au nord et peu ensoleillé, était couvert à hauteur du plancher du 1er étage d’une toiture à vitrage coloré. Le rapport proposa, à destination des bureaux installés dans l’entresol, qu’elle soit pourvue de « verres blancs ».
Une autre forme de difficulté créée par décision des services et dénoncée par le rapport était la généralisation d’une tendance consistant à créer des bureaux en scindant par un cloisonnement une pièce éclairée par une seule croisée… isolant les personnels en les privant d’espace et de lumière. Un plan général de répartition des bureaux, imprimé dans les années 1880/1890 (dont deux feuilles sont reproduites en annexe) représente les multiples dédoublements de numérotation en « a » et « b » pour un même local.
Nouvelles missions et méthodes de travail
Hiérarchies et espace de travail.
La proximité de l’hôtel du ministre semblait être la clé du bon positionnement des cabinets des directeurs de l’administration centrale. Dans l’hôtel des finances du Mont Thabor jusqu’en 1871 comme au Louvre après cette date, ce fut le premier étage du bâtiment le plus proche qui assurait cette position.
Toutefois, dans l’ancien ministère, un seul des trois directeurs de trésorerie recueillait la faveur d’une telle installation, celui du Mouvement général des fonds, parce qu’il devait être maintenu au plus près des services de la Caisse centrale. Au Louvre, des « compétitions contradictoires » avaient abouti au rapprochement des trois cabinets sur le même espace, le 1er étage du corridor du Nord. Situé sur la rue de Rivoli, ce corridor offrait, à ce niveau, un accès direct aux grands salons et au cabinet du ministre, les anciens appartements de Napoléon III. L’inspection générale allait devoir proposer au ministre un arbitrage sans doute défavorable à l’un des deux autres directeurs (celui de la comptabilité publique ou celui de la dette inscrite) dont les cabinets s’étaient introduits à ce niveau.
Ce 1er étage du même corridor avait également attiré l’attention des rapporteurs sur la situation des trois administrateurs de la direction générale des Contributions indirectes. Ce service avait en effet réservé à ses trois personnels quatre vastes bureaux de 40 m² chacun (l’un d’entre eux étant inoccupé), séparés par deux antichambres de même superficie, au moment où l’on proposait de reléguer dans les sous-sols (éclairés par le gaz) le réfectoire des « brigades d’enfants employés » par le payeur de la dette publique.
Recherche et construction de locaux supplémentaires.
Les agents du bas de l’échelle auraient dû également se regrouper. A cet égard, le savoir-faire de la direction générale des Contributions directes en matière d’occupation de l’espace s’était heurtée au rappel des vertus du travail en commun. Fort de 35 personnes, ce service avait pu réquisitionner 45 pièces. L’inspection générale estima que les sous-chefs, ayant « un rôle de surveillance immédiate sur les employés », devaient exercer leurs fonctions dans les mêmes bureaux que ces derniers ; de plus, il n’était « pas admissible qu’un commis occupe seul un bureau », tendance généralisée au sein de cette direction.
Le directeur général, ainsi interpellé sur « l’exagération de l’espace (…) attribué » à ses agents, se trouvait quant à lui victime d’une de ces anomalies architecturales dont le palais comprenait de multiples exemples : le plafond de son cabinet se situait en effet à la hauteur d’un deuxième niveau. L’occupation de cette pièce faisait donc perdre un niveau de bureaux à l’administration, en l’occurrence les quelque 50 m² nécessaires à l’installation d’une demi-douzaine de commis.
Car, dans sa quête de superficies supplémentaires, l’inspection générale avait à cœur « de conserver le ministère des finances au Louvre, c’est-à-dire au centre de Paris ». A cet effet, elle proposa, pour les périodes de forte activité (lancement de grands emprunts), la construction de bureaux provisoires dans les lieux les plus divers mais proches du palais : cour des Tuileries, cour d’honneur du Palais Royal, et même carré des jardins du Louvre au pied de l’aile de bureaux desservis par le corridor de l’Est.
Son argumentaire poussait à s’inspirer de l’exemple des « baraquements » élevés par la ville de Paris le long des galeries du bord de l’eau. Et de proposer aux services de la Caisse centrale et de la Dette publique la mise en place de constructions provisoires de proximité immédiate, sous la voûte du guichet reliant le pavillon de la Bibliothèque au pavillon Richelieu. Une douzaine de bureaux, montés de part et d’autre de ce passage, permettraient de répondre à un surcroît ponctuel de l’activité, mais seulement « dans la belle saison », car l’installation offrait « des inconvénients sérieux au point de vue de la température et des courants d’air ».
Prolifération des archives
Alimenter la réflexion pour une meilleure gestion de l’espace dans le palais du Louvre, ce ne fut pas seulement, pour l’inspection générale, reconsidérer la distribution des bureaux ou évoquer l’application de la règle concernant les concessions de logements dans les divers étages du ministère (loi de finances du 16 septembre 1871, art. 27). Ce fut aussi une persistante attention portée à une science naissante, l’archivistique.
Dans ce domaine, la Révolution avait créé une administration spécifique afin de répondre à de nouvelles exigences de conservation des fonds, par leur regroupement et l’organisation de leur publicité, en opposition avec la pratique du secret de l’Ancien Régime. En fait, la mise en œuvre du dépôt de tous les documents d’intérêt public « qui ne sont plus nécessaires aux services des départements ministériels » (selon les termes du décret impérial du 22 décembre 1855) se heurtait à l’inertie des services.
La gestion des administrations financières, dont les archives avaient été détruites en 1871, révélait depuis lors la généralisation de certaines pratiques :
En des passages quelque peu novateurs, le rapport ébauchait la théorie du cycle de vie du document administratif. Il s’agissait en l’occurrence « d’arrêter le flot sans cesse montant des archives conservées » à proximité des agents. Mais aucun délai de remise « de ces papiers » à l’administration des Domaines n’étant fixé jusqu’alors, une instruction ministérielle aurait à déterminer la nature des archives à conserver et la durée de cette conservation.
Toutefois, à défaut de pouvoir faire élever « un dépôt général des archives » sur le terrain de la rue Cambon, en « une construction de dimensions considérables » (la Cour des comptes y sera installée en 1912), les régies et services financiers devraient stocker encore longtemps leurs documents au-dessus de leurs têtes, dans les locaux sombres et difficiles d’accès des étages élevés du palais et dans les combles des pavillons.
Sources bibliographiques
• Ministère des finances. Inspection générale. Révision des locaux. Rapport. Paris : 13 septembre 1881. [imprimé, 23 p.]. Centre des archives économiques et financières, cote B* 54564.